Rabino
Un grand nombre de nos concitoyens ne
perçoit dans la revendication du mariage homosexuel qu’une étape supplémentaire
de la lutte démocratique contre l’injustice et les discriminations, dans la
continuité de celle engagée contre le racisme.
C’est
finalement au nom de l’égalité, de l’ouverture d’esprit, de la modernité et de
la bien-pensance dominante qu’il nous est demandé d’accepter la mise en cause
de l’un des fondements de notre société. Et d’ailleurs, sondages à l’appui,
cette mise en cause serait déjà acceptable par une majorité de nos concitoyens
et son inscription dans la Loi n’appellerait, de ce fait, aucun débat à la
mesure des enjeux.
Je pense, au contraire, qu’il est de
la plus haute importance d’expliciter les véritables enjeux liés à la négation
de la différence sexuelle et de débattre publiquement sur ces bases – plutôt que sur des principes, comme
l’égalité, qui flattent ceux qui s’en font les porte-étendards, mais
dont l’invocation pour faire passer dans la Loi le mariage homosexuel,
l’homoparentalité et l’adoption par les homosexuels ne résiste pas longtemps à
l’analyse.
Dans
cet essai, je propose de décrypter le discours des partisans d’une Loi, de
passer au crible leurs arguments et de mettre en lumière les effets négatifs
des dispositions qu’ils revendiquent. Mon objectif est de
contribuer à l’émergence d’un véritable débat sur la place publique car
le sujet mérite mieux que le tribunal des bonnes consciences, où ses partisans
entendent le maintenir jusqu’au vote de la Loi, à coup de caricatures
disqualifiantes contre ceux qui chercheraient à questionner leur projet et
leurs motivations.
Les
caricatures ont la vie dure et certains pourraient avoir envie de rejeter
l’ensemble de mon propos au motif qu’un Rabbin ne devrait pas sortir de sa
sphère religieuse ou que la Bible interdisant l’homosexualité, je n’aurais rien
de plus à ajouter.
A
ces deux objections, je veux répondre d’emblée car je sais trop l’efficacité
des attaques ad hominem qui permettent de décrédibiliser un intervenant, de
faire l’économie de l’analyse de ses propos et donc d’esquiver le débat.
Je
m’exprime en qualité de Rabbin, et plus particulièrement de Grand Rabbin de
France. Je ne suis pas le porte-parole d’un groupe d’individus, mais le
référent et le porte-parole du judaïsme français dans sa dimension religieuse.
Comme
tous les autres Rabbins, je suis un lecteur, un enseignant et un commentateur
des textes de la sagesse juive qui sont empreints d’une grande tradition de
dialogue, de dialectique, d’herméneutique, bref de pluralisme. J’ai toujours
regardé comme un devoir l’engagement intellectuel dans les grands choix
de l’histoire et en premier lieu dans les grands choix de mon pays. A ce titre,
le projet d’autoriser le mariage homosexuel, de même que le projet de donner
une réalité juridique à des faits d’homoparentalité et d’adoption, me concernent.
C’est
pourquoi je récuse la posture de repli d’une minorité de responsables
religieux, consistant à se mettre hors-jeu et à s’exclure du débat, au motif
qu’il existe la possibilité d’un mariage religieux en aval du mariage civil. Le
hors-jeu est une faute quand il pratique l’autopromotion.
Ma
prise de parole est l’expression réfléchie de la solidarité qui me lie à la
communauté nationale dont je fais partie. Elle est aussi
l’expression responsable des principes universels que cette communauté a
forgés et défendus au cours des siècles, principes sur lesquels la République
est fondée et sans lesquels elle ne saurait subsister. Si quelqu’un qui n’est
pas juif veut bien m’écouter, il recevra mes propos en fonction de son jugement
personnel, de son propre système de valeurs et de sa propre identité
religieuse, agnostique ou athée. Il pourra, s’il le souhaite, leur reconnaître
de la sagesse et leur attribuer une valeur morale.
Ma
vision du monde est guidée par la Bible et par les commentaires rabbiniques –
ce qui ne surprendra personne. Concernant les sujets-clés de la sexualité et de
la filiation, elle est fondée sur la complémentarité de l’homme et de la femme.
Dans
cet essai, je me suis référé exclusivement au livre de la Genèse et ai
donc choisi ne pas mentionner les interdits homosexuels inscrits dans le
Lévitique car j’ai considéré que l’enjeu n’est pas ici l’homosexualité
qui est un fait, une réalité, quelle que soit mon appréciation de Rabbin à ce
sujet, mais le risque irréversible d’un brouillage des généalogies, des statuts
(l’enfant-sujet devenant enfant-objet) et des identités – brouillage
préjudiciable à l’ensemble de la société et perdant de vue l’intérêt général au
profit de celui d’une infime minorité.
Enfin,
j’ajouterai que ma vision biblique du monde, où la justice est un principe
central, me conduit naturellement à condamner et à combattre avec force les
agressions physiques et verbales dont sont victimes les personnes
homosexuelles, au même titre que je condamne et combats avec force les actes et
propos racistes et antisémites.
Je
tiens à remercier T. Collin, J.P. Winter, M. Gross, B. Bourges et L. Roussel
pour la richesse de leurs réflexions qui a nourri ce projet et dire toute ma
gratitude à Joël Amar pour son aide si précieuse dans l’accompagnement de cet
essai.







Le mariage homosexuel au nom de
l’égalité ?
Ce que
l’on entend :
“Les homosexuels sont victimes de
discriminations. Ils doivent avoir, comme les hétérosexuels, le droit de se marier. ”
Ce que l’on oublie souvent de dire :
L’argument du mariage pour tous ceux qui
s’aiment ne tient pas : ce n’est pas parce que des gens s’aiment
qu’ils ont systématiquement le droit de se marier, qu’ils soient hétérosexuels
ou homosexuels. Par exemple, un homme ne peut pas se marier avec une femme déjà
mariée, même s’ils s’aiment. De même, une femme ne peut pas se marier avec deux
hommes, au motif qu’elle les aime tous les deux et que chacun d’entre eux veut
être son mari. Ou encore, un père ne peut pas se marier avec sa fille même si
leur amour est uniquement paternel et filial.
Au
nom de l’égalité, de la tolérance, de la lutte contre les discriminations et de
tant d’autres principes, on ne peut pas donner droit au mariage à tous ceux qui
s’aiment.
N’est pas en cause ici la sincérité d’un
amour. Et il est
compréhensible que des personnes amoureuses souhaitent voir leur amour reconnu.
Toutefois, des règles strictes délimitent aujourd’hui et continueront demain de
délimiter les alliances autorisées et les alliances interdites au mariage. En
ce sens, le mariage pour tous est uniquement un slogan car
l’autorisation du mariage homosexuel maintiendrait des inégalités et des
discriminations à l’encontre de tous ceux qui s’aiment, mais dont le mariage
continuerait d’être interdit.
L’argument du mariage pour tous occulte les deux visions actuelles du mariage.
Dans
la vision du monde, que je partage avec de très nombreuses personnes, croyantes
ou non, le mariage n’est pas uniquement la reconnaissance d’un amour.
C’est l’institution qui articule l’alliance de l’homme et de la femme avec la
succession des générations. C’est l’institution d’une famille, c’est-à-dire
d’une cellule qui crée une relation de filiation directe entre ses
membres. Au-delà de la vie commune de deux personnes, il organise
la vie d’une Communauté composée de descendants et d’ascendants. En ce sens,
c’est un acte fondamental dans la construction et dans la stabilité tant des
individus que de la société.
Dans
une autre vision du monde, le mariage est jugé comme une institution dépassée
et compassée, comme l’héritage absurde d’une société traditionnelle et
aliénante. Mais alors, n’est-il pas paradoxal d’entendre les tenants de cette
vision du monde élever leurs voix en faveur du mariage homosexuel ? Pour quelle
raison celles et ceux qui refusent le mariage et lui préfèrent l’union libre,
défilent-ils aujourd’hui aux côtés des militants LGBT 1 pour les soutenir dans leur combat pour le mariage
homosexuel ?
Que
l’on ait l’une ou l’autre des visions du monde, on voit bien que ce qui se
joue derrière « le mariage pour tous », c’est une substitution : une
institution chargée juridiquement, culturellement et symboliquement serait
ainsi remplacée par un objet juridique asexué, sapant les fondements des
individus et de la famille.
En effet, au nom de l’égalité et de la lutte
contre les discriminations, faudrait-il supprimer toute référence sexuée dans
les relations entre les citoyens et l’Etat, à commencer par la cérémonie du
mariage et par le livret de famille qui est remis à l’issue de cette cérémonie?
Ce que
l’on entend :
“Des personnes homosexuelles se
retrouvent sans droit et en grande précarité après un décès ou une séparation. Le mariage
homosexuel permettrait d’y remédier. ”
Ce que l’on oublie souvent de dire :
Les
décès et les séparations sont des moments de peine et de souffrance. Ils
peuvent aussi être à l’origine de situations sociales très difficiles, par
exemple en matière de logement. Ceci vaut pour tous les couples,
qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels, qu’ils soient mariés, pacsés ou en
union libre. Quand on aborde le mariage sous l’angle concret et matériel du
domicile, du train de vie, des dettes, de la fiscalité, de l’héritage…,
on voit vite que le mariage ne peut pas être réduit à un engagement affectif et
à une lointaine promesse d’entraide. Car la promesse peut se transformer, un
jour, en questions de justice. Je suis attaché à la protection du conjoint,
quel que soit son sexe, quel que soit le sexe de la personne qui l’a
quitté après une période de vie commune.
Sur la protection du conjoint, je veux
commencer par une évidence. Le mariage, comme le PACS, n’est
générateur de droits et d’obligations que s’il a été contracté. En d’autres
termes, l’autorisation du mariage homosexuel en France ne garantirait
pas, de façon automatique, la protection de tous les conjoints dans tous les
couples homosexuels. Encore faut-il que chacun des partenaires ait envie de
se marier ! La même évidence vaut pour les couples hétérosexuels qui
sont nombreux à choisir l’union libre.
Si les couples hétérosexuels sont de plus en
plus nombreux à choisir le PACS (cf. données de l’INSEE au paragraphe 1.8), ils
doivent bien trouver un intérêt à cette union, en particulier sur les
paramètres économiques et juridiques qui en fixent le cadre matériel (logement,
fiscalité, protection sociale…).
On
trouve facilement sur Internet des tableaux comparant le mariage et le PACS sur
chacun de ces paramètres.
Si certaines dispositions ne sont pas
automatiques dans le cas du PACS, elles sont néanmoins possibles. Je prendrai
l’exemple de la succession. Un conjoint pacsé peut hériter avec les mêmes
réserves et limites que dans le cas d’un couple marié, mais il faut que son
partenaire ait rédigé un testament et qu’il l’ait désigné comme héritier. Dans
le cas du PACS comme dans celui du mariage, l’héritage reçu par le conjoint est
exonéré de droits de succession.
Une analyse, ligne à ligne, des tableaux
comparatifs montre que l’écart entre les deux formules est limité. Est
néanmoins posée la question de la prestation compensatoire en cas de séparation
entrainant une perte significative de niveau de vie pour l’un des
conjoints, même si celui-ci peut, dans le cas d’un PACS, saisir le juge aux
affaires familiales pour statuer sur les conséquences patrimoniales et la
réparation des préjudices.
Mon intention n’est pas de procéder à
une analyse, ligne à ligne, de ces tableaux comparatifs.
Elle est de souhaiter que des solutions
techniques soient trouvées pour mettre au même niveau la protection du conjoint
marié et celle du conjoint pacsé en cas de décès ou de séparation. Aussi et
surtout, elle est de souligner qu’au regard de ce qui existe déjà en France
dans le cadre du PACS, la protection du conjoint ne peut pas suffire à remettre
en cause l’institution du mariage de façon aussi radicale que le ferait
l’autorisation du mariage homosexuel.







L’homoparentalité au nom de
l’amour ?
Ce que
l’on entend :
“Le plus important, c’est l’amour. Un couple homosexuel
peut donner beaucoup d’amour à un
enfant, parfois même plus qu’un couple hétérosexuel. ”
Ce que l’on oublie souvent de dire :
L’amour ne suffit pas, même si la
capacité des homosexuels à aimer n’est évidemment pas en cause.
Aimer un enfant est une chose, aimer un
enfant d’un amour structurant en est une autre. Il ne fait pas de doute que des
personnes homosexuelles ont les mêmes capacités à aimer un enfant et à lui
témoigner cet amour que des personnes hétérosexuelles, mais le rôle des parents
ne consiste pas uniquement dans l’amour qu’ils portent à leurs enfants. Résumer
le lien parental aux facettes affectives et éducatives, c’est méconnaître que
le lien de filiation est un vecteur psychique et qu’il est fondateur pour le
sentiment d’identité de l’enfant.
Toute l’affection du monde ne suffit pas, en
effet, à produire les structures psychiques de base qui répondent au besoin de
l’enfant de savoir d’où il vient. Car l’enfant ne se construit qu’en se différenciant, ce qui
suppose d’abord qu’il sache à qui il ressemble. Il a besoin, de ce
fait, de savoir qu’il est issu de l’amour et de l’union entre un homme, son
père, et une femme, sa mère, grâce à la différence sexuelle de ses parents. Les
enfants adoptés, eux aussi, se savent issus de l’amour et du désir de leurs
parents, bien que ceux-ci ne soient pas leurs géniteurs.
Le père et la mère indiquent à l’enfant sa
généalogie. L’enfant a besoin d’une généalogie claire et
cohérente pour se positionner en tant qu’individu. Ce qui fait l’humain
depuis toujours et pour toujours est une parole dans un corps sexué et dans une
généalogie.
Nommer la filiation, ce
n’est pas seulement indiquer par qui l’enfant sera élevé, avec qui il aura des
relations affectives, qui sera son adulte « référent », c’est aussi et
surtout permettre à l’enfant de se situer dans la chaîne des
générations.
Depuis
des millénaires, le système sur lequel est fondée notre société est une
généalogie à double lignée, celle du père et celle de la mère. La pérennité de
ce système garantit à chaque individu qu’il peut trouver sa place dans le monde
où il vit, car il sait d’où il vient. Un exercice courant, dès le cours
préparatoire, est d’ailleurs de demander à l’enfant de reconstituer son arbre
généalogique car, grâce à cet exercice, l’enfant se situe par rapport à son
père et à sa mère et aussi par rapport à la société.
Aujourd’hui, le risque de brouiller la chaîne
des générations est immense et irréversible. De même que
l’on ne peut détruire les fondations d’une maison sans que celle-ci ne s’effondre,
on ne peut renoncer aux fondements de notre société sans mettre celle-ci en
danger.
L’homoparentalité n’est pas la parenté. Le
terme « homoparentalité » a été inventé pour pallier l’impossibilité
pour des personnes homosexuelles d’être parents. Ce mot nouveau, forgé pour
instaurer le principe d’un couple parental homosexuel et promouvoir la
possibilité juridique de donner à un enfant deux « parents » du même sexe,
relève de la fiction. En effet, ce n’est pas la sexualité des individus qui a
jamais fondé le mariage ni la parenté, mais d’abord le sexe, c’est-à-dire la
distinction anthropologique des hommes et des femmes.






Ainsi, en délaissant la
distinction hommes-femmes et en mettant en exergue la distinction
hétérosexuels-homosexuels, les personnes homosexuelles revendiquent non pas
la parenté (la paternité ou la maternité), qui implique le lien biologique
unissant l’enfant (engendré) à ses deux parents (géniteurs), mais la «
parentalité » qui réduit le rôle du « parent » à l’exercice de ses
fonctions éducatives notamment. Or, même dans le cas des enfants adoptés, il ne
s’agit pas seulement d’éduquer, mais de recréer une filiation.
Il
faut donc réaffirmer ici avec force qu’être père ou mère n’est pas seulement
une référence affective, culturelle ou sociale. Le terme « parent » n’est
pas neutre : il est sexué. Accepter le terme « homoparentalité », c’est
ôter au mot « parent » la notion corporelle, biologique, charnelle qui lui est
intrinsèque.
L’Association des Parents et futurs parents Gays et
Lesbiens (APGL) propose ainsi plusieurs substituts au mot « parent » en
fonction des rôles et statuts susceptibles d’être remplis : « beau-parent », «
coparent », « homoparent », « mère pour autrui », « parent biologique », «
parent légal », « parent social », « second parent ». Il est peu probable
que l’enfant arrive naturellement et de façon structurante à se situer par
rapport à toutes ses terminologies.